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Affaire Ben Berka: 50 ans après le mystère reste entier

Cinquante ans après, l’affaire de l’opposant marocain Mehdi Ben Barka n’a pas encore connu son épilogue en dépit des révélations, témoignages et multiples recours introduits, sur le plan juridique, tant au Maroc qu’en France.

La justice française, saisie par la famille du disparu (assassiné) n’est pas parvenue à se prononcer sur les assassins et leurs complices.

La bataille menée par une dizaine de juges d’instruction, depuis 1965, est vaine dans la mesure où ils n’ont pas été autorisés à accéder aux documents nécessaires à l’affaire, malgré la décision de déclassifier les informations demandées par le juge d’instruction français chargé de cette question.

Pour rappel, la justice française a adressé, en septembre 2003 et en mai 2005, à la justice marocaine une commission rogatoire internationale (questionnaire transmis par voie diplomatico-juridique) pour auditionner certaines personnes au Maroc. Mais les autorités judiciaires marocaines ont fait la sourde oreille en dépit de “divers témoignages et de multiples recours introduits au Maroc comme en France”, selon l’avocat de la famille Ben Barka, Me Maurice Buttin, en charge de l’affaire.

Tout a commencé le 29 octobre 1965, lorsque le militant nationaliste marocain, Mehdi Ben Barka, en exil en France, avait un rendez-vous à Paris.

Il devait rencontrer le journaliste Philippe Bernier, inculpé par la suite, et le cinéaste, Georges Franju, un repris de justice, qui “préparaient” un film sur la décolonisation.

Il est interpellé par deux policiers qui le sommèrent de monter dans une Peugeot 403. Depuis, personne n’a plus revu Mehdi Ben Barka, dirigeant de l’Union nationale des forces populaires, principal parti d’opposition au défunt roi du Maroc, Hassan II.

L’enquête paralysée

L’enquête menée à partir du 2 novembre par le commissaire Maurice Bouvier fait ressortir que les deux policiers, Souchon et Voitot, appartenant à la brigade mondaine, ont procédé à l’enlèvement de Ben Barka à la demande de Lopez, chef d’escale à Orly, et correspondant des services secrets français, avec l’accord de leur hiérarchie.

Six jours après son enlèvement, le général Mohamed Oufkir, ministre de l’Intérieur marocain, Roger Fray, son homologue français et Maurice Papon, préfet de police, se réunissaient à Paris.

Les deux policiers étant inculpés, le juge Zollinger ne peut plus recourir, d’après la loi française, aux services de police. L’enquête est ainsi paralysée.

Un mandat d’arrêt est lancé le 20 janvier contre Mohamed Oufkir et Ahmed Dlimi, chef de la police marocaine, et le procès en assises qui s’était ouvert en septembre 1966 est interrompu par l’arrivée de Dlimi qui se constitue prisonnier.

Il s’ouvrira le 5 juin 1967 et sera clos par un verdict “qui arrange tout le monde”. Le commandant Ahmed Dlimi, qui mourra en 1983 “dans un accident”, est acquitté et le général Mohamed Oufkir, qui “se suicidera” le 16 août 1976, est condamné à perpétuité par contumace.

Cette peine à l’encontre d’un ministre en exercice provoquera le gel, durant deux ans, des relations franco-marocaines.

Georges Figon, un témoin retrouvé mort quelques jours après avoir fait des confessions au magazine l’Express, raconte dans les détails l’assassinat de Mehdi Ben Barka par Ahmed Dlimi et Mohamed Oufkir, dans une villa à Fontenay-le-Vicomte, avec la complicité de la police et du service de contre-espionnage français.

Un journal de Lausanne a pu affirmer, quinze jours après le crime et sur la base d’une source policière française, que Ben Barka avait été poignardé par Oufkir dans la villa de Boucheseiche à Fontenay-le-Vicomte.

L’affaire rebondit en 1975, lorsque Bachir, fils de Mehdi Ben Barka, dépose une nouvelle plainte qui n’aboutit pas à des résultats probants. L’instruction est toujours en cours et beaucoup d’acteurs et de témoins ont disparu.

Les archives britanniques confirment le complot des services

Elle a été relancée à la mi-novembre 2004 après la décision de la ministre française de la Défense, Michèle Alliot Marie, de lever totalement le secret défense sur cette affaire. Un mois auparavant, la Commission consultative du secret de la Défense française avait donné un avis favorable pour la déclassification du dossier de l’affaire Ben Barka en ordonnant la levée du secret défense et la remise au juge français, Claude Choquet, les 73 documents relatifs à cette affaire.

En 2010, le juge Patrick Ramaël a fait perquisitionner les locaux de la DGSE et découvert d’autres documents liés à l’affaire. Quelques semaines plus tard, la commission a proposé de déclassifier seulement 144 pages sur les 475 initialement saisies par son président, le ministre de la Défense.

Les archives britanniques publiées indiquent que le premier secrétaire à l’ambassade de Grande-Bretagne à Paris, Cynlais Morgan Jones, a écrit, le 3 décembre 1965, au premier secrétaire aux Affaires étrangères à Londres, Mlle Gillian Gerda Brown : “On sait de source sûre que le complot pour l’enlèvement de Ben Barka a été élaboré à l’origine à Rabat par le service de sécurité marocain et des représentants régionaux du SDECE”.

“Il semble maintenant évident que beaucoup de personnalités de rangs plus élevés étaient depuis longtemps au courant des circonstances de l’enlèvement et de l’assassinat, presque certain, de Ben Barka”, écrivait le 17 janvier 1966, l’ambassadeur britannique à Paris, Sir Patrick Reilly.

Un rassemblement est prévue jeudi en fin d’après-midi à la mémoire de Ben Barka, au lieu de son enlèvement, pour dénoncer la “déraison d’Etats” qui doit faire “place à la raison politique et à la vérité” et faire “échec à l’organisation de l’oubli et à l’impunité”.(APS)

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